* * * * *
Après avoir emballé les quelques affaires qu’elle avait pu sauver de l’incendie, quelques livres et
bijoux précieux ainsi qu’une ou deux tenues de rechange, le taxi était venu chercher Jézabel afin de la conduire à la gare du Nord. Le soleil étant trop présent, elle avait dû se débrouiller
seule.
Puis la nuit fit son apparition. Jézabel avait dû arriver à la pension de famille où je lui avais
réservé une chambre. En défaisant ses bagages, elle avait probablement trouvé mon message ainsi que les deux billets pour le bateau. Elle devait m’attendre vingt quatre heures. Sans nouvelle de
ma part, elle était tenue de prendre seule le bateau. J’espérais sincèrement que nous n’en arriverions pas là mais il était impératif pour sa survie qu’elle m’obéisse en tout point.
Me levant, j’attachais immédiatement mon fourreau dorsal et y glissa mon épée avant d’enfiler mon
trench-coat. Le temps de me nourrir et il serait temps pour moi d’affronter l’ordre et Raphaël une bonne fois pour toutes.
La vitesse est tellement grisante, symbole d’une liberté totale dans un monde aussi hiérarchisé que le
nôtre. C’est certainement la première chose que j’apprendrais à Jézabel après sa transformation : planer. Moins d’une heure après, Reims s’étalait sous mes yeux, ses réverbères illuminant
ses rues devenues aussi sombres qu’un puits sans fond.
L’Ordre de la Croix de Sang possédait un hôtel particulier au cœur du centre ville tout près de la
cathédrale. Le jour, cette bâtisse servait principalement de musée où étaient exposées les trouvailles archéologiques de la région mais aussi les toiles et sculptures des artistes régionaux. Les
sous-sols, par contre, étaient aménagés de telle sorte que l’on puisse traverser tout le bâtiment sans jamais rencontrer une seule fois la lumière du soleil. C’est aussi là que logeaient les
grands maîtres de l’Ordre.
Comme à son habitude, l’entrée était gardée par deux recrues récentes que je n’avais encore jamais vues.
Les jeunes vampires faisaient généralement leurs premières armes en se cognant les basses besognes. Décidément, rien ne changeait… Nul besoin de me présenter. Mon pardessus et mon épée étaient ma
signature. Je les saluais d’un hochement de tête en franchissant le porche. Les principaux membres de l’Ordre ainsi que mon accusateur devaient déjà être dans la grande salle. D’un pas vif, je me
dirigeais vers elle.
- Marcus ! Fils ! Quelle ponctualité ! Nous étions justement entrain de parler de
toi.
Ianos, l’un des grands maîtres de l’Ordre mais aussi mon parrain, s’approcha à grand pas avant de me
prendre dans ses bras. Je lui rendis son accolade avec affection. Ianos m’avait transformé il y a près de trois siècles de cela. Il était mon père et mentor dans cette vie et je lui devais
allégeance. Mais en dehors des lois qui hiérarchisaient nos relations, j’éprouvais une véritable tendresse pour lui.
Piotr, Delilah, Séraphin et David, les autres grands maîtres de l’Ordre, étaient déjà installés derrière
la grande table de marbre dans laquelle étaient gravées les lois qui régissaient notre espèce. Je les saluais d’un hochement de tête avant de prendre place à leur droite où se trouvaient déjà les
autres traqueurs de l’Ordre. En face de moi, installés sur un banc sculpté, Raphaël et quelques-uns uns de ses hommes semblaient attendre avec nervosité mon arrivée. Ainsi soit-il.
Delilah se leva demandant le silence, scrutant un à un les visages de chacun d’entre nous avant de me
dévisager. Comme à son habitude, aucune expression ne transparaissait sur son visage lisse.
- Il y a plusieurs semaines, l’Ordre de la Croix de Sang, découvrait un nouvel hybride caché dans la
ville de Paris. Cette ville faisant partie du secteur surveillé par Marcus, il était naturel que cette mission d’élimination lui soit confiée.
Delilah se tourna complètement vers moi.
- Marcus, dans ton rapport, tu dis que l’hybride avait déjà été pisté par l’un des nôtres, Raphael, ici
présent. Est-ce exact ?
- C’est exact.
- Tu dis avoir dû intervenir auprès de lui afin de récupérer l’hybride et de mener à bien ta mission.
Intervention basée sur des menaces. Est-ce exact ?
- C’est exact.
- Devant le refus de Raphael d’obtempérer, tu aurais empalé l’hybride de ton épée obligeant Raphael à
abandonner sa proie. Est-ce exact ?
- C’est exact.
Delilah se tourna vers Raphael.
- Raphael. Ce que je viens d’énoncer est-il exact ?
- C’est exact.
- Mais alors où est le problème, tonna Ianos. L’hybride est morte, la mission est accomplie et c’est
cela qui importe. Rien d’autre !
Les murmures autour de moi tendaient à approuver l’intervention de Ianos cependant, Delilah se tourna de
nouveau vers moi.
- Raphael ayant pisté cette proie le premier aurait fait jouer son droit de priorité. Est-ce
exact ?
- C’est exact. Mais ce droit ne s’applique pas lorsqu’il interfère avec la mission d’un traqueur.
Raphael m’a identifié tout de suite et j’ai affiché mon épée pour confirmer ma mission.
Delilah se tourna de nouveau vers Raphael.
- Raphael, tu n’es pas sans savoir que la survie de notre espèce prévaut sur les lois qui la dirige.
Marcus avait tout à fait le droit de te chasser pour mener à bien sa mission.
Raphael se leva et demanda à prendre la parole.
- Je ne conteste aucunement le bien fondé des missions de l’Ordre. Seulement je reste persuadé que
l’intérêt de Marcus pour cette femme n’avait rien à voir avec sa mission. Je suis un chasseur. Je connais mon espèce. Je connais les femmes. Dis-moi Marcus, trois jours de filature, ce n’est pas
un long pour le meilleur traqueur d’Europe ? Et oui, je suis très bien informé car figure-toi que cela faisait près d’une semaine que j’étais sur les traces de cette femme ! Et tu ne
t’es aperçu de ma présence que parce que je le voulais bien !
Le bourdonnement des murmures résonna dans toute la salle. Les arguments de Raphael semblaient avoir
fait mouche sur la plupart des témoins d’autant plus que c’était l’exacte vérité ! J’avais laissé traîner les choses sciemment et Raphael le savait. Si je voulais m’en sortir, il allait
falloir frapper fort. Dans le cas contraire, j’étais fini et Jézabel serait morte avant le lever du soleil. A mon tour, je me levais pour demander la parole.
- Il y a encore un siècle, nous pouvions traquer et tuer les hybrides sans se soucier des lois humaines.
Il y a encore un siècle nous pouvions faire preuve de laxisme quant à nos méthodes. Aujourd’hui, tout cela est terminé. Aujourd’hui, pour garder notre identité secrète, pour agir comme l’exige
les Chroniques Intemporelles, il nous faut prendre en compte l’évolution de l’Humanité. J’ai agi comme je pensais devoir le faire, le corps de l’hybride a été décapité et a brûlé dans l’incendie
de son appartement. Pour les humains, il ne s’agit donc que d’un accident et c’est ainsi que je travaille depuis des décennies. Que ceux qui ne peuvent pas le comprendre ou l’admettre doivent se
souvenir d’une seule chose : la loi primaire.
- Evoluer ou mourir ! tonna Ianos. Mon fils n’a jamais failli, pas une seule fois. Si nous voulons
survivre et garder le secret de notre identité, nous devons nous adapter au monde des humains, c’est la première loi !
- Certes, mais quelles preuves avons-nous de la mort de cette hybride ? demanda
Piotr.
- Quelles preuves avons-nous pour toutes les missions confiées aux traqueurs depuis la nuit des
temps ? questionnais-je. Aucune. Mais cela revient à mettre en doute la parole de chaque traqueur sur les élucubrations du premier venu. Mais puisqu’il faut en arriver là, j’ai là la preuve
du décès de l’hybride nommée Jézabel Olivier : articles de journaux, rapport de médecine légale, car oui, c’est aussi à cela que nous sommes confrontés au quotidien, aux avancées
technologiques de l’Homme !
Je déposais les documents sur la grande table de marbre du Conseil tandis que je me tournais vers
Raphael.
- Tu peux penser ce que tu veux mais puisque tu voulais absolument des preuves, je les ai apportées.
Maintenant, tu comprendras que dans un monde comme celui-ci, la découverte d’un corps sans tête dans une ruelle sombre risquait de poser quelques problèmes aux autorités de ce pays…
- L’un d’entre vous a-t’il encore quelque chose à ajouter ? annonça Delilah. Non ? Dans ce
cas, le conseil de l’Ordre va pouvoir trancher.
Alors que les documents que j’avais apportés passaient de mains en mains, Séraphin se leva et demanda le
silence.
- Le conseil de l’Ordre pense que cette affaire n’avait pas lieu d’être. La mission a été accomplie
selon les lois qui régissent notre espèce. Le conseil comprend les interrogations du plaignant, c’est pourquoi aucune sanction ne sera prise à son égard. Toutefois, le conseil demande dorénavant
aux traqueurs d’apporter les preuves de l’accomplissement de leur mission afin que ce genre de confrontation ne se réitère plus. Ces preuves sont dorénavant disponibles auprès des Humains. Les
obtenir ne devrait pas poser de problème, n’est-ce pas Marcus ?
* * * * *
Filer directement pour Calais avait été une erreur mais Raphael ne me laissait pas le choix. Il ne me
pardonnerait jamais cet affront et je venais de m’en faire un ennemi mortel. Le mieux que nous avions à faire, Jézabel et moi, était de quitter le territoire français dès que possible. Je
terminais d’emballer le reste de nos affaires dans une grande caisse de bois lorsqu’une voix grave retentit derrière moi.
- Elle est encore en vie, n’est ce pas ? gronda Ianos.
Je me retournais prestement afin d’éviter une attaque qui ne vint jamais. Ianos s’était installé dans
l’un des vieux fauteuils empire près de la sortie.
- Ianos…
- Bon sang Marcus ! Sais-tu ce qu’il va arriver si le conseil l’apprend ? Tu n’auras aucun
répit ! Jamais ! Pas tant que vos deux têtes seront toujours sur vos épaules respectives ! Et ne me dis pas que tu es amoureux, bordel !
- C’est pourtant le cas, Ianos. Je ne saurais vivre sans elle. Mais dès que je l’aurais transformée,
tout cela n’aura plus lieu d’être ! Elle sera des nôtres, Ianos !
- Mais n’as-tu donc rien appris en ces siècles de chasse ? C’est justement cela que le conseil veut
éviter à tout prix ! La transformation des hybrides !
- Les Chroniques Intemporelles ne mentionnent pas la transformation comme…
- Oublie ces Chroniques de merde ! me coupa vertement Ianos. Ce n’est qu’un tissu de mensonges
inventés par les Anciens afin de garder sous tutelle leurs multiples créations ! Par le passé, des hybrides ont déjà été transformés et sais-tu ce qui est arrivé ? Ils sont nés maîtres
vampires et n’étaient assujettis à aucun lien du sang ! Les hybrides naissent libres de toute hiérarchie ! A ton avis, quel serait le pourcentage de survie des plus vieux d’entre nous
face à des vampires qui n’ont aucun besoin de reconnaître leur autorité ? Les hybrides deviennent systématiquement des vampires qui, hiérarchiquement, se suffisent à eux-mêmes. Là, se trouve
l’évolution de notre espèce. Et cela fait peur aux plus vieux, mon fils.
- Toutes ces personnes que j’ai tuées… C’était uniquement pour sauvegarder les Anciens du Conseil ?
Rien de plus ?
- Rien de plus, fils…
- Pourquoi ? Pourquoi me dire tout cela maintenant ?
- Parce que je croyais que tu l’avais compris par toi-même et que tu l’avais accepté… Je ne pouvais
prendre le risque de te révéler un tel secret, surtout moi.
- Toi ?
- Parce que suis l’un d’eux, Marcus. Je suis l’un de ces hybrides tant redoutés. Malgré ma puissance,
j’ai courbé l’échine pour survivre et je suis devenu, par la force du temps, l’un d’entre eux.
- Mais tu es aussi un Ancien ! Comment as tu pu permettre ce massacre ?
- Parce que je n’avais pas le bras qu’il fallait pour mener ce combat. Et ce combat, c’est toi qui le
mènera… Tu n’as plus choix maintenant. Je ne peux rien faire pour l’empêcher mais il était de mon devoir de te mettre en garde. Tu es un traqueur, tu sais ce que tu dois faire… Les hommes de
Raphael sont sur tes traces, attends-toi à ce qu’il apparaisse au moment le moins opportun… En ce qui me concerne, je pars pour Londres cette nuit. Tu connais mes habitudes. Quant à toi, tu sais
ce qu’il te reste à faire.
Ianos se leva et se dirigea vers la sortie.
- Pourquoi maintenant ?
- Parce que ceci n’a que trop duré. En citant le principe de la loi primaire : évoluer ou mourir,
tu as rappelé à tous les préceptes de notre existence. Il semble que je sois le seul à t’avoir entendu. Il est temps pour nous d’évoluer…
* * * * *
Je pouvais sentir leur puissance dans l’air. Ils étaient trois. Trois auras différentes. J’avais quitté
Paris dès la tombée de la nuit. Tant qu’ils n’avaient pas la preuve de la survie de Jézabel, ils n’attaqueraient pas. Je connaissais Calais comme ma poche et espérait vivement que ce n’était pas
le cas de mes poursuivants.
La visite de Ianos avait sonné comme un avertissement et je n’avais eu que quelques heures pour changer
de plan. La seule solution qui me restait était loin d’être la plus plaisante mais c’était la seule qui permettrait à Jézabel de s’en sortir. Je ferai face aux conséquences plus tard. D’un pas
qui se voulait assuré mais dynamique, je me dirigeais vers le port et ses différents entrepôts. Je me faufilais rapidement entre les différents bâtiments, comme si j’étais à l’affût d’une proie,
semant les hommes de Raphael. Je savais que ce ne serait qu’une question de minutes mais cela serait amplement suffisant pour ce que j’avais à faire. L’un des entrepôts, si mes souvenirs étaient
exacts, était destiné à accueillir les pêches des différents chalutiers de la région et il se trouvait que j’y avais quelques connaissances. Comme je le pensais, j’y trouvais de grandes caisses
de bois ainsi que des bâches et des blocs de glace. Je mis rapidement ce dont j’avais besoin de coté avant d’aller à la rencontre du contremaître puis sortis du bâtiment avant d’éveiller les
soupçons.
Je passais une partie de la nuit à traîner dans Calais, baladant mes congénères de bars en
bars jusqu’à ce que je m’arrête dans un troquet nommé banalement Chez Loulou, non loin de la pension de famille où se trouvait Jézabel. Un coup d’œil
rapide me permis de trouver ce que je cherchais : une proie. J’eus à peine le temps de m’installer à une table qu’une jeune femme, blanche d’insomnies répétées, s’approcha. C’est triste à
dire mais si il y a bien des personnes dont nul ne se soucie, se sont les clochards et les prostituées. Il ne lui fallut que quelques minutes pour me convaincre de la suivre à
l’étage.
Si je n’avais pas de temps à perdre, il fallait cependant que mes poursuivants le croient, eux. Qu’elle
le veuille ou non, la transformation de Jézabel était pour ce soir et j’avais besoin d’une grande quantité de sang. Je saignais donc la jeune femme rapidement puis glissais son cadavre entre les
draps du lit en prenant bien soin de l’imprégner de mon odeur. Puis, je me faufilais par la fenêtre étroite afin d’atteindre le toit et rejoindre Jézabel.
Comme convenu, celle-ci m’attendait patiemment dans sa chambre. Elle avait revêtu une tenue de voyage et
se tenait prête pour le départ. Je grattais légèrement à la fenêtre.
- Toi, enfin !! J’ai cru que tu ne viendrais jamais ! fit-elle en me serrant fortement dans
ses bras.
- Jézabel… Nous avons très peu de temps… Les hommes de Raphael sont à mes trousses. Il est persuadé que
tu es toujours en vie et n’auras de cesse de le prouver. Il faut modifier nos plans. Déshabille-toi.
Hésitante et le regard plein d’interrogation, Jézabel s’exécuta néanmoins.
- Mon amour… Je n’ai plus le choix. Je dois te transformer ce soir.
- Non, non… tu avais dit que cela pouvait attendre ! Je me sens bien, je ne ressens aucun trouble
particulier ! Et je…
- Il n’est plus question de principe mais de survie, la coupais-je sèchement. La nôtre ! Jézabel…
Crois-moi, s’il y avait une autre alternative, je n’hésiterais pas…
- Que dois-je faire ? répondit-elle du bout des lèvres, vaincue.
- Te laisser faire. Je vais boire ton sang. Une très grande quantité afin de te mener aux portes de la
mort. A ce moment là, se sera à toi de boire le mien. Je ne te mentirai pas. La transformation sera douloureuse et prendra trois jours mais je serais à chaque instant à tes cotés.
Sans lui laisser le temps de répondre, je plaquais son corps dénudé contre le mien. Posant mes lèvres
contre son cou, je titillais légèrement la peau afin de faire affleurer la veine puis, je mordis. Un gémissement de douleur courrait le long de sa gorge. Je ne pouvais rien faire pour la soulager
aussi me dépêchais-je de pomper un maximum de sang. Son corps se ramollit lentement avant de totalement s’affaler sur moi. Jézabel était inconsciente. Tout doucement, je l’enroulais dans le
couvre-lit puis la pris tendrement dans les bras. Je n’avais que quelques minutes avant de rejoindre l’entrepôt. Jézabel serait probablement furieuse à son réveil mais je n’avais pas d’autre
choix.
Volant de toits en toits, je parvins à l’entrepôt poissonnier quelques minutes. Je devais faire vite. Le
souffle de Jézabel était de moins en moins perceptible. J’attrapais une longue caisse de bois et en recouvris le fond de glace pillée grossièrement. Puis, je confectionnais une couche de fortune
avec les bâches que j’avais récupérées. Je déposais délicatement Jézabel dans son cercueil improvisé puis, remontant ma manche, je me tranchais rapidement le poignet avant de le porter à ses
lèvres. Je lui massais doucement la trachée afin d’activer le réflexe de déglutition quand je sentis de nouveau les hommes de Raphael dans les alentours. Comme je l’escomptais, ma duperie n’avait
qu’à moitié fonctionnée mais il me restait un atout dans la manche. Je clouais rapidement le couvercle avant d’y apposer le symbole de ma lignée. Furtivement, je quittais l’entrepôt. Il n’était
pas loin de quatre heures du matin et la plupart des marins et dockers commençaient leur journée. Me glissant parmi les travailleurs matinaux, je filais vers le quai d’embarquement qui se
trouvait à l’autre bout du port. Là, le décors était tout autre. Hôtels luxueux, brasseries haut de gamme et bâtisses prestigieuses se partageaient le front de mer sur plusieurs centaines de
mètres. Là se côtoyaient les voyageurs de divers horizons que seules leurs fortunes réunissaient en ces lieux. Sachant mes poursuivants toujours sur mes talons, je poussais la porte de
l’Albatros, une brasserie au luxe raffiné et intime. Au fond de la salle, un homme d’une belle stature dont la barbe courte mais dense lui donnait des airs de patriarche grec était assis à une
table, fumant un cigare tout en sirotant son verre. Je me dirigeais droit vers lui et le salua d’un hochement de tête.
- Ianos…
- Mon fils… Je suis heureux que tu sois passé me saluer avant mon départ. As-tu apporté ce que je t’ai
demandé ? Nos amis anglais t’en seront reconnaissants.
- Une pleine caisse de champagne du meilleur cru. Elle est marquée à ton sceau et sera embarquée en même
temps que tes effets personnels.
Ianos hocha lentement la tête.
- Bien. C’est bien. Prends donc un verre avec moi, je n’aime pas nostalgie des départs.
* * * * *
Je regardais le Queen of Sea disparaître derrière la ligne d’horizon. Dans tout juste une heure, il
ferait escale à Douvres. J’étais retourné chez Loulou afin de me débarrasser du cadavre de la prostituée avant de revenir en haut de la falaise où je m’étais aménagé un pied-à-terre lors de mes
passages à Calais. Mon créneau d’action était plus que bref. Le soleil allait se lever et c’était lui, mon ennemi mortel, qui allait me débarrasser des hommes de Raphael.
Tandis que l’aube faisait son apparition, je m’enfonçais au plus profond de la grotte où m’attendait un
cercueil de fortune. Je les sentais derrière moi. Apparemment, leur mission était plus radicale que je ne le pensais. Aucun vampire de ma connaissance ne se risquerait à pénétrer dans le
territoire d’un autre à moins de vouloir se l’approprier et il n’y avait pas trente six façons de le faire. Activant le pas, je me mis petit à petit à courir à travers l’étroite galerie qui
traversait la grotte de part en part. Je les sentais sur mes talons tandis que j’atteignis le rebord de la falaise. Les premiers rayons du soleil transperçaient le ciel et je sentis leur morsure
au cœur de ma chair tandis que je plongeais dans l’eau. La chute ma parut interminable. Je sentais ma peau se ratatiner dans une détestable odeur de chair carbonisée. La douleur se propagea dans
la moindre parcelle de mon corps, m’arrachant un hurlement tandis que je pénétrais dans l’eau glacée. A travers mes paupières mi-closes, je vis les corps de mes poursuivants s’embraser
brutalement, le vent éparpillant leurs cendres au-dessus des flots. Alors que mon corps s’enfonçait lentement dans les eaux noires, je rassemblais mes esprits afin de mouvoir mes bras et mes
jambes malgré la souffrance. Je commençais à nager, lentement tout d’abord, puis de plus en plus vite. Il me fallait monter à bord du Queen of Sea avant qu’il n’arrive à Douvres. Bientôt, sa
coque apparut pour se rapprocher petit à petit. Remontant prudemment vers la surface, je m’apprêtais à endurer une nouvelle fois la brûlure du soleil. Là encore, je n’avais droit qu’à un seul
essai. Rassemblant mes forces, je me propulsais jusqu’à l’ancre, rampant le long de la chaîne jusqu’à arriver dans la cale que je fouillais afin de m’assurer que la caisse contenant Jézabel était
bien à bord. Jézabel était en stase depuis que je l’avais mordue. Je lui avais fourni suffisamment de sang pour que la transformation opère mais pas assez pour que Jézabel sorte de sa léthargie
ce qui, compte tenu de la situation, était plutôt une bonne chose car j’étais totalement incapable de prendre soin d’elle pour le moment. Ruisselant et perclus de douleur, je gravis l’escalier de
service jusqu’au pont où se trouvait la cabine que j’avais réservée. J’accrochais rapidement la pancarte « ne pas déranger » à la poignée de la porte puis, m’enroulant dans les
couvertures, je me laissais tomber sur la couchette. Il me faudrait plusieurs heures pour que mes blessures guérissent et que je retrouve mes forces.
* * * * * *
Ce furent plus les cris que l’odeur du sang qui me tira de ma torpeur. Je n’étais pas totalement remis
de mon face à face avec le soleil et il me fallut plusieurs minutes avant d’être totalement lucide. L’inclinaison improbable de la cabine ainsi que l’eau qui s’immisçait par vagues successives
par-dessous la porte m’informa instantanément sur l’ampleur de la catastrophe. Je ne savais ni pourquoi ni comment, mais le bateau était entrain de sombrer, emportant avec lui bon nombre de
passagers.
- Jézabel…
Si l’eau était à mon niveau, les cales étaient certainement totalement inondées. Pour ce qui était de la
noyade, Jézabel ne risquait rien. Plus maintenant. Mais le danger était qu’elle reste prisonnière de son cercueil de fortune et qu’elle demeure au fond de ce qui était sur le point de devenir une
épave, perdue à tout jamais.
Je remontais à contre-courant le flot de passagers en panique, perdant de précieuses minutes à
m’extraire tantôt de la masse humaine, tantôt des décombres barrant mon chemin. Sans tenir compte des injonctions diverses m’enjoignant à remonter vers la surface, j’atteignis enfin les cales
totalement submergées. Déjà, les cadavres des humains n’ayant pu s’échapper dérivaient au milieu des pièces, des mécaniciens et des ouvriers pour la plupart à ce niveau. J’atteignis enfin la cale
où reposait Jézabel. Poussant et déplaçant les multiples caisses qui avaient chu, je cherchais celle qui portait la marque de ma lignée. Enfin, je finis par la trouver. Je la retournais d’un
rapide mouvement de bras. Vide.
Les corps. Les corps dérivants. Jézabel devait forcément se trouver parmi les cadavres. Cale après cale,
j’inspectais tous les cadavres à la recherche de Jézabel. Rien. Je sentais le navire s’enfoncer minute après minute dans les eaux sombres de l’océan. Si je ne m’extirpais pas rapidement de cet
endroit, la pression finirait par m’empêcher de remonter. Alors que je retournais un énième corps aux fins de l’identifier, je tressaillis. L’homme que je venais de saisir n’était pas mort noyé…
Deux minuscules trous affleuraient au niveau de la jugulaire. Impossible de savoir depuis quand mais Jézabel était réveillée et avait déjà fait son premier festin. Je me remémorais alors les mots
de Ianos. Les hybrides naissent libres et ne sont assujettis à aucun lien du sang. Jézabel ne sentirait pas plus ma présence que mon appel. Je fonçais vers la surface, il fallait que je
la retrouve à tout prix.
L’air marin remplaça rapidement l’eau de mes poumons. Autour de moi, la terreur était plus présente que
jamais. Des humains n’hésitaient à jeter les plus faibles à la mer afin de prendre leur place sur les canots de sauvetage, trop peu nombreux. Ainsi, femmes et enfants périrent par dizaine de la
main des leurs. Scrutant des heures durant les flots alors que les étoiles s’y reflétaient comme des diamants, je cherchais en vain le visage de Jézabel parmi tous ces inconnus. Puis l’aube étira
doucement ses bras vers les survivants, laissant apparaître au loin les cotes américaines ainsi que les navires venus porter secours. Bientôt, il me faudrait fuir de nouveau le soleil. J’avais
observé chaque personne, scruté chaque visage. Jézabel n’était pas là. Un froid immense s’engouffra dans ma poitrine. Et si je m’étais trompé ? Si je n’avais pas bien fouillé les
cales ? Si Jézabel s’y trouvait encore, prisonnière du bateau ?
Tandis que l’aube émergeait enfin, tirant le jour derrière elle, un hurlement glacial déchira l’air,
faisant trembler d’effroi les naufragés encore en vie, pour mourir brutalement. L’écho d’un nom qu’ils n’oublieront plus jamais : Jézabel.