PARIS - 1932
Je suis Marcus, traqueur vampire et ma mission est simple : traquer, tuer et faire
disparaître à jamais les hybrides… C’est mon boulot, ma spécialité. L’Ordre de la Croix de Sang auquel j’appartiens veille depuis toujours au secret de notre existence. Et moi, je veille à ce que
les décisions de notre confrérie soient respectées. Nous avons besoin des humains, ils sont source de nourriture certes mais aussi de chaleur et de passion. C’est pourquoi nombre d’entre nous
aimons à frayer avec eux. Mais ils sont aussi fragiles et inconstants et recèlent pleins de surprises.
Depuis plus de trois siècles, je traque et tue le fruit de ces amours éphémères entre
vampires et humains. Les hybrides, comme nous les appelons, représentent involontairement une véritable menace pour l’espèce humaine comme pour la mienne. Les Chroniques Intemporelles racontent
l’histoire effroyable des premiers hybrides. Elles relatent la fragilité de l’esprit de ces êtres captifs de leurs deux natures, leur démence incontrôlable qui pouvait faire d’eux de véritables
montres, se nourrissant aussi bien des vivants que des morts, la perte de contrôle des vampires sur ces êtres devenus trop rapidement puissants. Elles racontent comment nous avons, par notre
faute, tous été à la limite de l’extinction et pourquoi cela ne doit plus jamais se reproduire. Moi et les autres traqueurs, nous étions là pour ça.
* * * * *
Cela faisait trois soirs consécutifs que je venais au Blue Devils club. J’avais repéré
ma cible dès le premier soir et ses effluves de demi-vampire avaient titillé mes papilles dès les premières minutes. Jusqu’à présent, je n’avais jamais pris la peine de pister aussi longtemps ma
cible. Dorénavant, je savais tout d’elle, de son penchant pour les cigarettes blondes à sa solitude prédestinée. Peut-être n’était ce pas une si bonne chose que cela d’ailleurs… Installé à une
table près de la petite scène, je sirotais doucement le cognac que je venais de commander en attendant qu’elle fasse son apparition. C’est là qu’elle apparut. Jézabel.
Sa robe-fourreau noire frôlant le sol, elle avançait à pas feutrés comme le ferait un
chat à l’affût. Elle se tenait là, sur le bord de l’estrade. Les longues boucles noires de la veille avaient cédé leur place à un chignon qui mettait davantage en valeur son teint mat et ses
grands yeux bleus bordés de longs cils ébène. A peine ses doigts fins s’étaient-ils enroulés autour du micro que sa voix chaude et suave envahissait le club. Le volume sonore de la salle baissa
d’un seul coup tandis que les lumières tamisées accentuaient l’ambiance intime du Blue Devils. Au travers des volutes de fumée, je pouvais la voir onduler lascivement au rythme de la musique. Le
blues lui allait à merveille et elle le savait. Sa voix grave et profonde, aux intonations chargées d’émotion et trop proches de celles des vampires pour être ignorées des nôtres, parcourait
chaque chanson comme une prière solennelle. Comme il était aisé de toucher du bout des doigts la peine qui transpirait de ses mots ! Quand bien même Jézabel était une femme splendide, elle n’en
demeurait pas moins une métisse. C’est ainsi que je compris ce qui me fascinait en elle : nous partagions la même solitude.
Si elle s’en tenait à son programme habituel, dans deux heures, tout serait terminé.
Instinctivement, ma main frôla mon trench dans lequel j’avais dissimulé mon épée. Cela irait vite et elle n’aurait pas le temps de souffrir. C’est alors que je sentis une aura glaciale glisser le
long de ma colonne vertébrale. Un autre vampire était dans la salle. Discrètement, je le regardais se faufiler entre les tables à la suite du serveur. Raphaël ! Le barman lui servit
immédiatement son verre avant de retirer la plaque de réservation. Son attitude nonchalante affichait son habitude des lieux… Quant à son élégance, elle allait de mise avec son business. Ses
cheveux blonds gominés coiffés vers l’arrière à la mode parisienne et la fossette de son menton le faisait ressembler l’un de ces acteurs américains. Raphaël a toujours été un mordu de la gente
féminine…sans mauvais jeu de mots… Et ce penchant pour le sexe faible s’était amplifié après sa transformation à un point qu’il vivait aujourd’hui des rentes d’un établissement d’un genre très
particulier dans lequel pas mal des nôtres venaient se repaître de sexe et de sang avec des jeunes femmes, paraît-il, consentantes.
L’observant à la dérobée, je le voyais dévisager Jézabel avec intérêt. Il venait
apparemment de choisir sa nouvelle proie. Un bref instant, le regard de la jeune femme se porta sur lui puis elle embrassa de nouveau la salle du regard. L’insistance du vampire finit par payer
puisque Jézabel, croisant de nouveau son regard, lui offrit un sourire gracieux.
Deux solutions s’offraient à moi : la première consistait à laisser ce bellâtre
blafard s’occuper de Jézabel. Le sang d’hybride est un véritable nectar. Avec un peu de chance, il la viderait complètement et je n’aurais plus qu’à m’assurer qu’elle ne reviendra pas à la vie en
lui séparant la tête du corps. Mais cela supposait que Raphaël se laisse aller jusque là et qu’il ne puisse se contenir ce qui paraissait peu probable compte tenu de son âge. De plus, si son
projet était de faire de Jézabel un nouveau produit de consommation pour sa clientèle, il veillerait à ne pas l’abîmer... La seconde était de lui souffler Jézabel sous le nez avant même qu’il ait
le temps de la goûter et de faire le travail moi-même. Mais cela demandait une organisation que je n’avais pas prévu ce soir.
A mon tour, je fixais intensément la jeune femme. Pas une seule fois ses prunelles ne
vinrent à la rencontre des miennes. Raphaël avait capté son attention et plus personne ne semblait compter dorénavant. Je savais que les hybrides, tant qu’ils n’avaient pas été mordus au moins
une fois, étaient aussi sensibles à l’hypnose que les humains et il était clair que Jézabel était maintenant sous le charme du prédateur. Les minutes défilèrent au rythme des différentes mélodies
interprétées par Jézabel et ses musiciens jusqu’à ce qu’enfin les derniers applaudissements s’éteignirent et que Jézabel disparaisse derrière le lourd rideau de velours foncé qui masquait les
coulisses. Faisant mine de me diriger vers toilettes, je la pistais, remarquant au passage que Raphaël avait également disparu.
Si les décorations du club étaient du dernier cri, l’envers du décor était nettement
moins attrayant. Je glissais mon épée dans mon fourreau dorsal avant d’enfiler rapidement mon trench. Derrière les coulisses faites de poutrelles et de panneaux de bois, je repérais un minuscule
couloir. La première porte semblait servir de réserve et de vestiaires pour les employés tandis que celle qui lui faisait face accueillait les musiciens. La fragrance de Jézabel envahit
brusquement mes poumons. Elle était encore ici. Ma nature et le peu d’éclairage me permirent de demeurer dans l’ombre jusqu’à ce qu’elle sorte enfin pour se diriger vers l’entrée - et dans ce cas
précis - la sortie réservée aux employés.
Je la regardais sortir du club avec une légèreté et une grâce n’appartenant qu’aux
miens et tandis que les rayons de la Lune glissait sur la peau diaphane de son visage, je constatais de nouveau à quel point les hybrides pouvaient être captivants. Je humais son parfum lorsque
je sentis de nouveau la présence de Raphaël. Tout allait se jouer très vite. L’Ordre avait repéré Jézabel depuis plusieurs mois déjà et s’il faisait appel à moi maintenant, c’était pour faire le
ménage. Raphaël sortit de l’ombre et se plaça face à la jeune femme qui eut un bref mouvement de recul avant de se détendre.
- Jézabel….
La voix grave du vampire accentua l’effet de l’hypnose et je vis les pupilles de
Jézabel s’élargir au point de faire totalement disparaître le bleu de ses yeux. Raphaël lui tendit ses bras et Jézabel s’y blottit tout naturellement. Je le vis resserrer son étreinte, lovant son
corps contre celui de la jeune femme de manière équivoque, même si je savais qu’à cet instant précis, baiser n’était que la seconde de ses préoccupations. Il avait faim. Acculant Jézabel contre
un mur, je vis les lèvres du vampire glisser sur les siennes avant de se poser sur la veine de son cou. Je savais ce qui allait se passer. Dès l’instant où il la mordrait, le venin paralysant que
produiraient ses canines aurait l’effet inverse que sur les humains et réveillerait Jézabel. A partir de là, elle ne serait plus jamais la même. C’est pour cela qu’elle devait
mourir.
Raphaël se glissa entre les cuisses de la jeune femme qui se laissa prendre sans dire
un mot tandis que le vampire allait et venait dans son ventre. Le bruit de leurs ébats me parvenait aussi distinctement que si j’avais été juste à coté d’eux. Une sensation de brûlure remonta le
long de ma gorge. Cela faisait trois jours que j’espionnais Jézabel sans rien faire d’autre. Pourquoi ? En quoi cette hybride était-elle différente d’une autre ? J’aurais dû agir dès le
premier jour, je le savais. Au lieu de cela, je la regardais prendre un plaisir qui lui était imposé et je ne pus que constater qu’elle n’avait jamais été aussi belle. Je n’étais même pas celui
qui en profitait. Soudain, l’odeur du sang suivi d’un cri aigu me tira de ma torpeur. Raphaël, arrivant aux portes de l’orgasme, avait planté ses crocs dans le cou gracile de la jeune femme, la
sortant de la léthargie artificielle dans laquelle il l’avait plongée. Tout aussi rapidement, ses pupilles se rétractèrent ne laissant transparaître au travers de ses beaux iris bleus qu’une
seule émotion : la terreur. S’arque boutant, Jézabel repoussa violemment le visage de Raphaël. Ses crocs déchirèrent la peau fine du cou et un flot de sang recouvrit rapidement la poitrine
de la jeune femme. Furieux, Raphaël attrapa Jézabel par les cheveux et la jeta à terre avant de se jeter de nouveau sur elle. Tandis qu’il la pénétrait sans ménagement, Jézabel tourna la tête sur
le coté comme pour échapper à ce cauchemar. C’est alors qu’elle me vit. Ses yeux baignés de larmes me suppliaient de lui venir en aide, la plaie béante de son cou ne lui permettant plus d’émettre
autre chose que des gargouillis.
- Laisse-la et va-t’en… Tu n’as plus rien à faire ici…
Surpris, Raphaël releva enfin la tête de son dîner et me fustigea du regard en
grognant.
- Marcus, que fais-tu ici ? Elle est à moi…
J’écartais légèrement le bras du corps, mettant ainsi en évidence mon épée dont le
pommeau était orné du sceau de l’Ordre de la Croix de Sang.
- Non Raphaël. Elle n’est à personne. Même plus à elle-même… va-t’en avant que je ne
change d’avis… Tu sais bien que quiconque se met en travers de la route d’un traqueur y laisse sa vie…
Laissant le corps inanimé de la jeune femme sur le macadam, Raphaël se redressa
rapidement. Il venait peut-être de prendre des forces mais il était suffisamment intelligent pour ne pas défier un vampire qui avait deux fois son âge.
- Marcus… Si tu savais à quel point elle est bonne… Son sang est… Je connais
l’importance de ta mission mais cette fille ne sera véritablement dangereuse que dans quelques semaines. Laisse-moi la ramener au Lupanar. Nous pourrions nous la partager quelques temps… Ensuite
tu pourras la tuer…
- Ca ne marchera pas Raphaël… En la mordant, tu as réveillé le vampire qui est en elle.
Ni toi, ni aucun autre vampire, ne pourrez plus l’hypnotiser dorénavant. Tu t’en vas maintenant… Ou tu subiras le même sort… rétorquais-je tandis que je faisais tournoyer mon épée avant d’en
faire retomber la lame bruyamment sur le sol en guise d’avertissement.
- Alors laisse-moi finir ce que j’ai commencé ! Les hybrides sont une denrée
rare ! Tu sais aussi bien que moi le plaisir qu’ils peuvent procurer.
- Recule-toi !
- Viens la goûter ! Elle est irrésistible ! Toutes ces années à les traquer
et à les tuer, ne me dis pas que tu n’as jamais goûté ou baisé l’un d’entre eux !
Un grognement sourd s’éleva de ma cage thoracique tandis que j’avançais à grands pas,
faisant tournoyer mon épée. D’un geste ferme, j’enfonçais ma lame dans l’abdomen de la jeune femme perçant plusieurs organes vitaux avant de sectionner net la colonne vertébrale.
- Tu me le paieras un jour ! vociféra le vampire avant de disparaître dans une
traînée de couleurs vaporeuses.
Jézabel gisait sur le sol. L’état de ses plaies ne laissait aucun doute
sur son état. Elle était entrain de mourir. En plus de celui que Raphaël avait ingéré, la blessure que je lui avais infligée lui avait fait perdre énormément de sang. M’agenouillant tout près
d’elle, je contemplais son beau regard se voiler. De l’index, je caressais doucement sa joue devenue presque entièrement froide.
- C’est mieux comme ça, crois-moi… murmurais-je comme pour me convaincre moi-même une
fois de plus.
Doucement, j’approchais mon visage du sien, effleurant ses lèvres tout en léchant les
quelques gouttes de sang qui maculaient sa mâchoire et le coin de sa bouche. Non, je n’avais jamais eu la bassesse de m’abreuver à un être dont je savais que la mort inéluctable viendrait de mon
bras. J’avais beau tuer des innocents, je valais mieux que ça. Je me redressais. Je ne pouvais la laisser souffrir davantage. Il fallait en finir. Je levais mon épée. Ses lèvres entrouvertes
laissèrent s’échapper un mot. Pourquoi a-t’il fallu que je l’entende ?
* * * * *
Le bruissement des draps me fit redresser la tête. Les lourds rideaux de brocard du
petit appartement parisien ne laissaient passer qu’un infime rai de lumière. Quittant mon fauteuil pour l’énième fois, je regardais Jézabel dormir. La blessure de son ventre avait quasiment
disparu, ne laissant percevoir à la place qu’un bourgeon cicatriciel rougeâtre. Quant à son cou, veines et peau avaient retrouvé leur aspect initial. Dès qu’elle serait réveillée, il me faudrait
lui parler.
Retournant à ma place, je repris le cours de ma lecture. J’avais trouvé la Princesse de
Cleves sur le petit guéridon qui jouxtait le fauteuil où je m’étais installé. D’ici quelques heures, Jézabel se réveillerait pour de bon. Je ne préférais pas cogiter durant ce laps de temps.
J’avais commis une erreur et il ne servait à rien de revenir dessus. Maintenant, il me fallait l’assumer.
Les mouvements sporadiques des draps avaient cessé, une respiration haletante me
martelait les oreilles mais le pire fut la lourde atmosphère née de la peur qui envahit petit à petit la pièce. Je reposais le petit livre relié de cuir rouge.
- Je sais que tu es réveillée. Je sais aussi que tu es affamée, fis-je en me levant
lentement afin de ne pas l’effrayer davantage qu’elle ne l’était déjà. Tandis que je me dirigeais vers une minuscule commode en bois de rose sur lequel j’avais déposé un plateau de nourriture, je
sentis le regard de Jézabel dans mon dos. Toujours avec précaution, je m’approchais d’elle et déposais le plateau sur ses genoux tandis qu’elle se redressait.
- D’abord, tu dois manger. Ensuite, nous parlerons.
Jézabel me suivit de nouveau du regard jusqu’à ce que je retrouve ma place dans le
fauteuil. Discrètement, je la vis porter la main à son cou. Faisant mine de n’avoir rien vu, je repris le livre et la laissais à son repas.
- Je ne devrais pas être en vie, n’est ce pas ?
- Non. Effectivement, fis-je laconiquement, sans lever les yeux du livre.
- Pourquoi ? insista t’elle.
Refermant le livre d’un claquement sec, je la fixais avec intensité. Ses boucles brunes
étaient complètement emmêlées et sa peau avait retrouvé son hâle et sa douceur naturelle. Je me levais pour m’asseoir cette fois sur le bord du lit. La peur ne l’avait pas abandonnée mais la
faim, qui s’était sérieusement fait sentir depuis qu’elle avait vu la nourriture, avait pris le dessus et si Jézabel se méfiait encore de moi, elle ne le montra pas.
- Parce que je suis un crétin ! rétorquais-je. Ecoute, ne crois pas que tu vas
pouvoir reprendre le cours de ta vie. Tout ça, c’est terminé. Jézabel Olivier est morte hier soir. Nous quittons cet endroit dès que tu seras prête aussi écoute-moi bien attentivement parce que
ta survie et la mienne en dépend. De quoi te souviens-tu ?
- De tout, murmura t’elle tandis qu’elle m’adressait un regard lourd de
reproches.
Durant l’heure qui suivit, je lui racontais tout. Ce que j’étais, ce qu’elle était. Le
pourquoi de ma mission. Comment elle avait été pistée par l’Ordre de la Croix de Sang et comment cette mission m’avait été confiée. Je lui narrais les longues heures à la suivre et à surveiller
le moindre de ses mouvements et surtout pourquoi je n’avais pas été capable de la tuer, elle. Doucement, je pris sa main entre les miennes et la portais à mes lèvres.
- Pour que tu vives, j’ai du te faire boire de mon sang. C’est à lui que tu dois ta
guérison miraculeuse mais ne t’y trompe pas, tôt ou tard, maintenant que tu as été mordue, ton humanité s’étiolera et tu perdras pied. Néanmoins rassure-toi, tant que tu demeureras hybride, je
prendrais soin de toi. Mais le moment viendra où il me faudra te transformer.
Jézabel me regardait comme si je venais de lui faire un sermon et une moue boudeuse se
dessina sur ses lèvres. Jusqu’alors, elle m’avait écouté avec plus d’attention que je ne l’aurais espéré et je compris tout de suite qu’elle m’avait cru.
- Je ne suis plus une enfant. Je peux parfaitement prendre soin de moi.
- Non, tu ne le peux pas. Si jamais ta route devait de nouveau croiser celle de
Raphaël, il te reconnaîtrait. Et non seulement il ne ferait de toi qu’une bouchée mais il saurait aussi que j’ai failli à ma mission. Et s’il y a une tête à laquelle je tiens tout
particulièrement en dehors de la tienne, c’est bien la mienne…
* * * * *
La nuit brillait de mille feux mais ce soir, les étoiles n’y étaient pour rien.
Jézabel, qui avait caché sa féminité sous des vêtements masculins et un vieux manteau de laine, n’avait pas bougé de l’angle de la rue. Jetant un dernier coup d’œil aux fenêtres de son
appartement, je regardais les flammes lécher les rideaux tandis qu’une épaisse fumée s’échappait par un carreau brisé. Au loin, la sirène des sapeurs pompiers retentissait et il ne nous restait
que quelques minutes pour disparaître avant leur arrivée. La mise en scène serait suffisante pour déclarer Jézabel morte dans un incendie. Elle avait bien failli craquer lorsque j’étais revenu
avec cette prostituée et avait préféré s’enfermer dans la salle de bains le temps que je me nourrisse et que je place le cadavre dans le lit qu’elle occupait quelques minutes auparavant. Il n’y
avait pas d’autre solution et elle en était parfaitement consciente. Le corps calciné qui s’y trouvait maintenant serait pris pour le sien. Les humains n’y verraient que feu - si j’ose dire - et
j’espérais bien qu’il en serait de même pour Raphaël dont je connaissais la ténacité.
- Allons nous-en… Il serait dangereux de rester plus longtemps, fis-je en passant tout
près d’elle. N’oublie pas le point de rendez-vous, je t’y attends dans dix minutes. Je veux d’abord m’assurer qu’ils auront bien identifié le cadavre comme étant le tien.
- Et si tu n’es pas encore arrivé ?
Un sourire malicieux s’étira sur mes lèvres.
- Rassure-toi, j’y serais même avant toi.
* * * * *
J’empochais le billet de train et quittais le guichet aussi vite que possible. Le temps
grisâtre m’avait permis de me faufiler parmi les humains en cette matinée nuageuse mais je n’étais certainement pas le seul vampire à profiter de cette aubaine d’autant que Raphaël était
continuellement sur mes talons. Si l’un d’entre eux me reconnaissait, nous étions foutus. Cela faisait deux jours que je longeais les murs et cette situation commençait sérieusement à me taper
sur les nerfs. Il nous fallait quitter Paris au plus vite. Si j’avais été seul, la question ne se posait même pas. Disparaître était l’un des dons de mon espèce. Seulement il y avait Jézabel et
sa nature d’hybride lui offrait bien quelques avantages mais pas au point de pouvoir me suivre dans une course frénétique et il était trop dangereux de commencer sa transformation maintenant
alors que nous étions encore à Paris. De plus, malgré l’inéluctabilité de la chose, elle semblait encore avoir des réticences à ce sujet.
Enfin, je ne sais par quel miracle, Raphaël avait réussi à semer la confusion au sein
de l’Ordre de la Croix de Sang et il me fallait rejoindre Reims au plus vite afin de nier ses allégations revanchardes. Plus j’attendrais, plus Raphaël aurait d’arguments contre moi. Et avec
l’Ordre, il n’y avait pas de demi mesure ; soit je démontrais publiquement l’intrigue de Raphael et sortirait dignement, soit il se payait ma tête, dans tous les sens du terme…
Laisser Jézabel seule pendant cette épreuve ne me plaisait guère mais je n’avais pas le
choix. La faire partir était le choix le plus raisonnable. Elle serait en sécurité à Calais en attendant notre bateau en partance pour l’Amérique.
Discrètement, j’entrouvris l’une des portes latérales de Notre Dame et me faufilais
derrière, allant jusqu’à la nef. Dans un grincement strident, je poussais la vieille grille en fer forgé qui conduisait aux catacombes. Depuis quelques décennies, j’y avais une sorte de
pied-à-terre, si j’ose dire. Dans les niches où étaient auparavant déposés les défunts, j’avais entassé les quelques objets de valeur que j’avais accumulés au fil des siècles. Et au milieu d’eux
se trouvait mon bien le plus précieux.
Dans le grand lit fait à partir de deux sarcophages de pierre retournés, Jézabel
dormait paisiblement. Deux anciens candélabres, disposés de chaque coté du lit, nous permettaient d’avoir un peu de lumière dans ce qui nous servait de pièce principale et de chambre à coucher.
Sans faire de bruit, je déposais le panier de victuailles et retirais ma veste avant de m’asseoir près d’elle.
- Tu étais sorti… me reprocha t’elle, en se redressant dans le lit.
- J’avais besoin de me nourrir et puis je t’ai rapporté de quoi faire de même. De plus,
tu quittes Paris ce midi.
Jézabel me regarda avec effarement.
- Sans toi ? Il n’est pas question que je parte sans toi ! Et puis, qu’est ce
que tu vas faire pendant ce temps ? me jeta t-elle en lançant son menton en avant dans un air de défi.
Je laissais échapper un grand éclat de rire. J’avais songé à la crainte de Jézabel de
devoir partir seule ou encore à sa colère en se sentant abandonnée mais jamais je n’aurais pensé à une scène de ménage motivée par une sourde jalousie. Puis, m’approchant d’elle, je pris son
menton entre mes doigts.
- Je suis heureux que tu t’inquiètes pour moi mais je ne suis pas si facile à
avoir ! lui murmurais-je.
Instinctivement, je me penchais vers elle. Pour la première fois depuis que nous nous
connaissions, elle ne détourna pas la tête, seulement le regard. Mes lèvres se posèrent sur les siennes. Doucement tout d’abord, puis avec plus d’avidité tandis que mes mains enserraient sa
taille. Pour toute réponse, ses doigts fins glissèrent dans mes cheveux pour s’accrocher à ma nuque tandis que mon corps recouvrait le sien.
- Je t’aime, Jézabel.