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PREMIER ROMAN

Bienvenu(e)s,

Les aventures de Lilhandra Young me viennent d'un rêve totalement loufoque que j'ai fait il y a quelques mois déjà... Comme j'aime écrire, j'ai décidé de jeter les bases ici de mon premier roman.

Chaque semaine, un nouveau chapître viendra s'ajouter au précedent un peu à la façon d'une série TV. Je compte sur vous pour me donner votre avis et laisser des commentaires.

A très bientôt j'espère...


karaloris@karaloris.com
Lundi 12 juillet 2010 1 12 /07 /Juil /2010 08:57

857925Choses promises, choses dues.... "L'Annonciation" est la première nouvelle du recueil d'urban fantasy que je suis entrain de finir, "Sang & Tas d'âmes". Toute critique étant constructive, je souhaite hardemment que vous me fassiez part des vôtres.

Kara

 

 

 

L'ANNONCIATION

* * * * *

THE BEGINING OF THE END

 

 Je regardais en silence l’agent immobilier faire son tour d’inspection. L’appartement jouissait d’une vue imprenable sur la ville à l’ouest tandis qu’à l’opposé, le fleuve et le grand parc proposait un horizon de verdure. Je l’entendais énumérer les points positifs : cuisine aménagée avec salle à manger attenante, vaste séjour, un bureau et une chambre avec dressing et une chambre d’enfant…

 

Une chambre d’enfant…

 

La voix maussade de l’agent immobilier me parut soudain comme le sifflet strident et déplaisant d’une bouilloire sur le feu. J’avais hâte d’en finir.

 

- Vous pensez le vendre rapidement ?

 

L’agent immobilier, un homme d’une cinquantaine d’années aimant apparemment dans cet ordre, les bonnes tables et les costumes italiens, me regarda d’un air perplexe.

 

- Généralement, mes clients veulent d’abord savoir à combien j’estime leur bien avant de le mettre en vente…

 

- L’argent n’est pas un problème… Vendez-le, c’est tout.

 

- Je vois… J’ai cru aussi comprendre que vous ne souhaitiez pas vous impliquer dans cette transaction.

 

J’acquiesçai d’un hochement de tête.

 

- Bien… Je vais donc terminer tout de suite mon estimation. Par contre, il me faudra votre accord concernant l’offre commerciale que je souhaite insérer dans le catalogue de l’agence. Un temps de réflexion n’est jamais superflu dans une affaire comme celle-là et je…

 

Je levais les yeux vers l’homme.

 

- Ecoutez… Tout ce que je vous demande c’est de vendre cet appartement. Finissez votre… estimation et je signerai sans discuter. La seule chose que j’exige, c’est la confidentialité de ce contrat. Mon nom ne doit être en aucun cas mentionné. Et vous virerez le solde de cette transaction sur ce compte bancaire.

 

L’homme agrafa la carte que je lui tendis sur la page de garde de son dossier avant de me jeter rapidement un coup d’œil gêné.

 

- Ce qu’il faut que vous compreniez, c’est que la vente d’un tel bien peut prendre des semaines voir des mois. Un appartement de ce standing, situé au cœur de la ville avec, qui plus est, une terrasse et un box individuel, vaut plusieurs millions. Je vous garantis sa vente au meilleur prix mais pas le délai auquel vous semblez vous accrocher. Pas sans une moins-value qui serait préjudiciable à la notoriété de mon agence et qui réduirait d’autant ma commission.

 

- Vendez-le, répétais-je. Pourquoi et comment vous le faites ne m’intéresse pas.

 

- Vous devez avoir vos raisons…

 

L’homme se détourna et reprit son état des lieux alors que je le voyais disparaître dans la salle de bains.

 

- Oui… J’ai mes raisons…murmurais-je d’une voix à peine audible.

 


 

STANDBY ENTRE L’ABSENCE ET L’OUBLI

 

La bouteille se fracassa sur le sol, projetant une multitude de minuscules débris sur le parquet. Une forte odeur de whisky envahit lentement dans toute la pièce.

 

Et merde, murmurais-je en mon fors intérieur, la bouche trop pâteuse pour émettre de véritables sons. Je m’étais de nouveau endormie devant mon écran. Encore une fois. Je jetais un œil morne autour de moi. Ma tête était pressée dans un étau et je sentais palpiter douloureusement mes tempes. J’avais l’impression d’être au cœur d’un concert de tambours japonais…Non… J’étais à l’intérieur du tambour ! L’état de semi-conscience dans laquelle l’ivresse m’avait plongée se dissipant, mon regard se porta de nouveau sur la bouteille brisée. D’un geste maladroit, je venais de gaspiller mes dernières munitions.

 

Il faisait une chaleur torride. Mon boxer et ma brassière me collaient à la peau et je n’avais aucune envie de faire le moindre effort. Pourtant, repoussant péniblement ma chaise, je me traînais jusque dans le coin cuisine pour en sortir un seau et une serpillière mais au bout de quelques minutes, me contentait de recouvrir les dégâts avec cette dernière.

 

- Ca peut bien attendre demain, marmonnais-je entre mes dents tandis que j’attrapais mon paquet de cigarettes, une bouteille de vodka à moitié vide et sortit sur la terrasse.

 

La nuit était encore claire, constellée d’étoiles tout juste visibles et un léger vent chargé de la chaleur de la journée vint caresser mon corps. Allongée dans ma chaise longue, j’essayais de fixer mon regard sur la ligne qui séparait la cime des arbres du ciel nocturne puis porta une nouvelle fois le goulot de la bouteille à mes lèvres. Puisqu’une fois de plus je n’étais pas foutue d’aligner trois mots sur une page blanche, autant dormir. De toutes façons, j’avais l’esprit aussi vide qu’une coquille de noix. A ce stade, Stephen, mon agent, allait encore piquer sa crise et mon éditeur me menacer une nouvelle fois de dénoncer mon contrat. Tout cela aurait dû m’inquiéter, me perturber et pourtant je n’en avais absolument rien à foutre. Etais-je donc tombée si bas ?

 

Hmmm… Exactement le genre de questions qui fleurissaient sans cesse dans mon esprit depuis des mois et auxquelles je n’avais aucune envie d’entamer ne serait-ce qu’une tentative de réponse. Cogiter ne m’apportait rien de bon à part me mener au bord du gouffre. A moins que j’y sois déjà… Fermant les yeux, je pris une nouvelle rasade de vodka, attendant quelques minutes que les limbes de l’alcool m’enveloppent de nouveau.

 

- Quel triste spectacle…

 

Même mon imagination me jouait des tours. A moins que ce ne soit ma conscience… Non contente de descendre seule au fond du gouffre, voilà que j’entendais des voix. J’écarquillai les yeux dans l’unique but de diagnostiquer un début de schizophrénie paranoïde mais ma vision plus que floue me faisait l’effet d’un fond d’œil. L’effort réveilla un début de migraine et mes paupières pesaient des tonnes. Autant que je les garde fermer. Je tentais alors de replonger dans le coma éthylique dont je venais de m’extirper.

 

Le raclement d’une chaise se rapprochant me fit me redresser d’un coup sur ma chaise longue. Là, il n’était plus question de délires neurasthéniques.

Je plissais de nouveau les yeux. Il était évident que la nuit et l’alcool n’étaient pas mes meilleurs alliés dans cette quête.

 

- Hmmm, Abigail, Abigail… J’en ai vu des déchets mais toi… Tu tiens la palme, ma belle… Regarde-toi… Tu passes la moitié de ton temps à dormir et l’autre moitié à picoler comme un trou… Si tu savais comme tu me déçois… J’avais d’autres projets pour toi, mon cœur…

 

La voix s’était rapprochée, chuchotant presque dans mon oreille. Une haleine mentholée assaillit brusquement mes narines. Qu’il que ce soit, il était au plus près de moi. Je sursautais violemment tandis qu’une main glacée me caressa doucement les cheveux. Mon cœur s’emballa de telle sorte que je crus un instant qu’il allait me défoncer les cotes et jaillir de ma poitrine.

 

- Du calme, ma belle… Non seulement tu risques l’infarctus mais en plus tu me donnes faim…

 

Un frisson de peur glissa le long de mon dos, peur aussitôt décuplée par mon incapacité physique à faire le moindre mouvement.

 

- Qui êtes-vous ? couinais-je péniblement tant j’avais l’impression d’avoir un savon coincé dans la bouche.

 

- Qui je suis n’a pas une grande importance pour le moment. C’est qui tu es toi, qui est intéressant… En effet, qui ne connaît pas la célèbre auteur de romans fantastiques Kate d’Arby, de son vrai nom Abigail Dell Angelo ? J’ai lu tous tes livres, tu sais. Je les ai trouvés très… captivants. C’est d’ailleurs un peu la raison de ma venue ici…

 

Ma vue ne s’était pas spécialement améliorée mais je pouvais faire la maintenant distinguer ses traits. Un homme avec des yeux clairs et des cheveux blonds… ou châtains peut-être… Je forçais mon cerveau à réagir. Et sa voix… Sa voix était chaude, sensuelle et pénétrait toute ma personne malgré l’état d’ébriété dans lequel je me trouvais. Je ne me souvenais pas avoir jamais écouté quelqu’un avec autant d’attention. La sensation de danger ne cessait de croître alors que ma peur, au contraire, semblait se dissiper à fur et à mesure qu’il parlait. Une douce chaleur envahissait petit à petit mes veines, y distillant un bien-être encore inconnu. Les vertus cachées de la vodka ? Peu probable…

 

- Abigail… Je sais qui tu es et ce par quoi tu es passée. Je sais pourquoi tu trouves ton salut au fond d’une bouteille. Et sais-tu comment je le sais ? Parce que j’étais là, tout près de toi.

 

- Foutez-moi la paix ! braillais-je tandis que mes larmes jaillirent brutalement.

 

- Je sais aussi que tu n’as plus aucune raison de vivre si ce n’est les mots que tu allonges sur le papier. Et je sais que depuis des semaines, ces mêmes mots t’ont abandonnés… En parlant d’abandon… C’est vraiment un coin superbe que tu as choisi pour te perdre… Totalement paumé, mais superbe… Nous serons bien ici…

 

J’essuyais mes larmes d’un geste rageur. Je n’avais pas besoin d’y voir pour savoir où mon invité surprise avait porté son regard. Le chalet sur pilotis que je venais d’acquérir était posé sur le flanc d’une montagne, surplombant une forêt qui s’étirait à perte de vue. J’avais dû troquer ma Mercedes flambant neuve pour un ancestral pick-up aussi solide qu’un tank pour pouvoir emprunter les pistes en terre battues toutes plus défoncées les unes que les autres. Et je me trouvais à plus de vingt kilomètres du premier patelin. Pour être perdue, je l’étais bel et bien !

 

- Qu’est ce que vous attendez de moi… Je n’ai pas d’argent ici…

 

Un ricanement s’éleva tandis que je redressais mollement la tête. J’y voyais un peu plus clair et cela me faisait peur. Mon bon sens était entrain de refaire surface et me collait nez à nez à la réalité. Une réalité qui me mettait à la merci d’un inconnu. Je le regardais par-dessous mes cils. Il était grand. Non, immense en fait, avoisinant probablement les deux mètres. Sa silhouette athlétique était mise en valeur par un tee-shirt près du corps et un pantalon de lin noirs. Ses longs cheveux blonds et raides étaient retenus en arrière par un catogan. Mais le plus étrange était son teint opalescent, transcendé par les rayons de la pleine lune. Quant à son regard, il demeurait indéfinissable… Je me surpris à l’observer avec attention… Une attention dont je n’avais pas été capable depuis des semaines.

 

- Ton argent ne m’intéresse pas, mon cœur… Non, ce qui m’intéresse pour l’instant, c’est ton talent… Du moins ce qu’il en reste… continua t’il en me retirant la bouteille de vodka de la main.

 

Avec une grâce surprenante, il s’assit sur l’extrême bord de la chaise longue que j’occupais en totalité, à peine gêné par le manque de place qu’il lui restait.

 

- Ce que j’attends de toi, Abigail, c’est que tu te ressaisisses… Que tu te nourrisses convenablement et que tu cesses de boire comme un trou, pour commencer. Je veux aussi que tu te remettes au travail… J’ai une merveilleuse histoire à te raconter… Tu verras, tout se passera bien, comme dans un rêve…

 

Sa voix était aussi fluide et couvrante que du miel liquide. Ses paroles s’insinuèrent en moi me donnant l’étrange impression de violer mon intimité. Mes sens se mirent à réagir et une bouffée de chaleur remonta jusqu’à mon visage. Alors que je tentais d’ouvrir la bouche, sa main glacée caressa ma joue.

 

- Dors maintenant…

 

* * * * *

 

Le drap me collait à la peau. Le lit était trop chaud pour que j’aie envie d’y rester une seconde de plus. Je me levais comme un ressort et ouvrit en grand la baie vitrée. Le soleil était déjà haut dans le ciel et le radio réveil confirma ma première impression : presque 14 heures. Les dernières bribes d’un rêve sur fond de sépia s’évaporèrent lentement. Un rêve, pas un cauchemar comme habituellement. Je tentais d’en garder quelques saveurs mais il s’éloignait inexorablement. La sueur qui coulait dans le pli de mon bras et dans mon cou éveilla une série de démangeaisons détestables et j’en oubliais définitivement les dernières images de mon rêve. De petites boursouflures s’alignaient dans le pli de mon coude, sur mon poignet et, au toucher, probablement sur mon cou d’où irradiait une sensation de brûlure particulièrement désagréable.

 

- Putain de taons ! grinçais-je entre mes dents. Voilà ce que l’on gagne à dormir à la belle étoile !

 

Si je ne me souvenais pas être revenue me coucher dans ma chambre, au moins j’en connaissais la raison. J’avais la gorge terriblement sèche et un goût âcre et métallique sur la langue. Du sang. J’avais dû me mordre la langue ou l’intérieur de la bouche dans mon sommeil. Je venais à peine de me levée et je me sentais déjà fourbue comme si j’avais couru le marathon de New York. J’enfilais rapidement mes chaussons et filais sous la douche. Avec un peu de chance, l’eau fraîche ferait des miracles.

 

Une fois dans la cuisine, je m’apprêtais à nettoyer les dégâts de la veille. Le sol était d’une telle propreté que je me mis à douter d’avoir réellement cassé une bouteille la veille. Pourtant, je ne pus m’empêcher de vérifier la poubelle. Les bouts de verre étaient bel et bien là. J’avais même pris le soin de rentrer la bouteille vodka et de la poser sur le bar. En parlant de cela, j’étais à court… D’habitude, ne plus me souvenir de ce que je pouvais faire la veille n’était pas vraiment un problème puisque c’est justement ce que je recherchais, l’oubli. Alors pourquoi étais-je aussi mal à l’aise ?

 

Il allait falloir que je fasse une virée dans le patelin de bouseux qui servait de point de ravitaillement aux ermites dans mon genre. Et vu la taille de l’épicerie, nous étions apparemment bien plus nombreux que les habitants eux-mêmes. De plus, le frigo était plus que vide et même si m’alimenter ne me semblait pas essentiel, il m’arrivait quand même de grignoter deux-trois petites choses entre deux verres.

 

Je fis fondre deux aspirines effervescentes dans un peu d’eau et avala rapidement une barre de céréales. Si je partais maintenant, je serais facilement de retour vers 17 heures et pourrait me remettre au travail dans mes créneaux horaires habituels. J’enfilais rapidement un jean, un tee-shirt et une paire de baskets. Je rassemblais mes cheveux en une queue de cheval correcte, histoire d’avoir l’air plus ou moins coiffée. Autant avoir l’air sobre quelques heures, de toutes façons, cela ne durerait pas….

 

A peine revenue, je balançais les clés du pick-up sur un coin de la console en pin et me servit sans attendre un whisky. Je rangeais rapidement mes quelques emplettes : les bouteilles dans le bar, les biscuits salés, les fruits secs, les céréales dans le placard et le lait dans le frigo. Pas de viande. Jamais. J’y avais renoncé à l’âge de 16 ans, le jour ou Gaby, mon lapin nain, avait fini dans la terrine familiale. Il était mort de sa belle mort, comme on dit mais il avait quand même fini dans la casserole. L’ivrogne que j’étais devenue avait renoncé à beaucoup de ses principes mais celui-là restait ancré dans mes tripes.

 

Mon ordinateur portable trônait toujours sur le petit secrétaire anglais en pin ciré ainsi que les quelques notes manuscrites que j’avais plus ou moins réussi à écrire entre deux éclairs de lucidité. Je grignotais quelques cacahuètes et allumais mon ordinateur lorsque le téléphone se mit à sonner. J’y prêtais à peine attention. Seul Stephen avait mon numéro. Je laissais donc le répondeur se déclencher sans le moindre remord.

 

- Salut ma belle… J’espère que tu vas bien, tu ne donnes pas beaucoup de nouvelles ces temps-ci. A ce propos, je ne sais pas où tu en es mais tu devais me livrer ton synopsis et le premier chapitre de ton prochain bouquin hier. Je suppose que je vais le recevoir ce soir ou demain, dernier délai. Je compte sur toi. Prends soin de toi. Je t’embrasse.

Le clic du combiné mit fin à l’enregistrement. Je regardais mon écran misérablement vide. Le synopsis je l’avais… quelque part dans la tête et je cherchais désespérément le moyen de l’en faire sortir. Quant au premier chapitre… Il prendrait probablement de la consistance quand j’en aurais fini avec le synopsis ! Je repris une poignée de cacahuètes avant d’arroser le tout d’une rasade de whisky. Au bout d’une heure de ce traitement, des nappes brumes denses prirent petit à petit naissance dans mon cerveau et la légèreté tant recherchée commençait à se faire sentir. Généralement, c’était à ce stade, où la frontière de l’imaginaire et de la réalité commençait à s’estomper, que je parvenais à extraire de mon imagination les idées qui m’avaient permis jusque là d’écrire sans relâche. Seulement avant, je n’avais jamais eu besoin de me noyer dans l’alcool pour y parvenir… Le rêve me suffisait. Mais tant de choses avaient changé depuis…

 

Il était plus de 23 heures lorsque je rouvris les yeux. J’étais de nouveau dans mon état normal ; c’est à dire trop imbibée pour réfléchir. La chaleur de la nuit se faisait de nouveau sentir et j’étais en sueur, le front collé au plateau en pin de mon secrétaire. D’un regard, je cherchais du coin de l’œil ma meilleure amie du moment : ma bouteille de Jack Daniels et m’en saisis avant d’aller m’installer sur la terrasse. Dans un miracle d’équilibre, je m’effondrais sur la chaise longue et repris une rasade de whisky. Puis, posant la bouteille à porter de main pour le cas où un semblant de conscience tenterait de ressurgir, je m’enfonçais délicieusement dans un sommeil éthylique salvateur.

 

- Bonsoir ma belle… En forme ? Je suis heureux que tu te sois souvenue de notre rendez-vous même si j’ai dû te l’enfoncer dans le crâne pour cela… Nous avons encore beaucoup de travail tous les deux.

 

Je me redressais en sursaut. Le cœur tressautant dans ma poitrine. Ma peur, aidée par l’alcool, se mua en colère et les mots sortirent tant bien que mal de ma bouche.

 

- Vous n’existez pas… Vous n’êtes qu’un putain de rêve ! Je veux plus rêver de vous ! Cassez-vous ! Foutez-moi la paix… J’ai besoin de paix…marmonnais-je entre les dents tandis que des élancements douloureux frappaient mes tempes.

 

- Hmmm… Bientôt ma belle, bientôt…

 

* * * * *

 

Les jours se suivent et se ressemblent. La forêt alentour s’était parée des nuances d’automne. L’été, puis l’été indien avait charrié son lot de chaleur, de couchers de soleil, de pluies tièdes et d’orages. Tout doucement, l’été cédait sa place à la saison suivante.

 

Cette fois, c’est la nausée qui me réveilla… En fait, plutôt les mouvements de ressac que subissait mon estomac surfant de mes intestins à mon œsophage. Dehors, les vents d’automne giflaient les cimes des arbres alentours, faisant valser dans un tourbillon d’ambre les feuilles mortes de la saison. Le ciel demeurait sombre malgré l’heure et semblait gonfler d’une eau qui n’attendait plus que de se déverser en une longue pluie glacée. La nature semblait avoir définitivement accepté le fait que l’été indien soit bel et bien fini. Le tonnerre ne grondait plus. J’inspirais lentement l’odeur d’humus qui remontaient du sol afin de dissiper mon haut-le-cœur. J’adorais le parfum que les orages faisaient naître de la terre. Le ciel était toujours bas et d’un gris presque nocturne.

Les nuits de beuveries s’enchaînaient tristement avec la régularité d’un métronome mais j’avais dû y aller un peu fort cette fois. Je grimaçais. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas payé une telle gueule de bois. Là, je me sentais mal, vraiment mal… Je rampais plus que je ne marchais jusqu’à la cuvette des toilettes, attendant que ce qui pouvait encore flotter dans mon estomac remonte enfin et me libère de mes nausées. Mais rien. Je me redressais péniblement et, chancelante, passa un peu d’eau fraîche sur mon visage. Le miroir me renvoya l’image d’une femme rousse encore jeune mais au visage creusé et au teint blafard. Apparemment, j’avais encore maigri, tandis que j’observais mes doigts malingres tâter mes pommettes saillantes. De plus, j’avais encore une fois été ravagée par une attaque d’insectes. Les plaies de la veille avaient quasiment disparu, ne laissant que des boutons rouges alors que de nouvelles marques étaient apparues sur mon cou, mes bras et l’intérieur de mes cuisses, me démangeant furieusement. J’attrapais un tube de crème apaisante et m’en badigeonna les plaies.

 

Etait-ce l’accoutumance à l’alcool ou bien un statut quo de ma descente aux enfers ou encore ces rêves étranges qui envahissaient mes nuits, mais le fait était que depuis plusieurs semaines les paragraphes s’alignaient les uns derrière les autres. J’avais ainsi pu répondre favorablement aux demandes pressantes de Stephen et obtenu son feu vert afin de pouvoir travailler à ma convenance, lui promettant mon nouveau roman pour la nouvelle année.

 

Je jetais un coup d’œil à mon radio réveil. Presque 15 heures… Une fois dans la cuisine, je me servis un grand verre de lait puis m’attabla directement à mon bureau. Mon ordinateur était éteint. Comme d’habitude, je n’avais pas le moindre souvenir de m’en être servi mais je savais que je trouverais plusieurs pages totalement nouvelles. Ces séances d’écritures automatiques se répétaient régulièrement. Espacées de quelques jours au départ, elles étaient maintenant quasi quotidiennes. J’avais entendu parlé de personnes qui, une fois en transe, pouvaient écrire pendant des heures sans s’arrêter. Mais il s’agissait principalement de phrases sans suites, répétées jusqu’à ce que l’individu sorte de son état hypnotique. Or, dans mon cas, il s’agissait de phrases suivant une logique, celle d’une histoire que j’étais entrain de mettre en forme dans les moindres détails sans en avoir conscience le moins du monde. Au départ, j’avais mis cela sur le compte de l’alcool et avais réduis sensiblement ma consommation. La seule chose qui en résulta fut que mes rêves restaient présents un peu plus longtemps après la première minute de réveil. Pour le reste, j’étais totalement incapable de me souvenir de ce que je faisais entre mon dernier verre et la sonnerie du radio réveil. Restait le somnambulisme…

 

J’appelais le fichier sur lequel je séchais lamentablement durant la journée et ne fus pas surprise de constater que sept nouvelles pages s’y étaient ajoutées. Je parcourais rapidement le texte qui m’évoquait vaguement quelque chose. Je haussais les épaules.

 

J’ouvris le fichier correspondant au book que j’avais réalisé concernant les personnages de mon nouveau roman quand mon estomac se mit à gronder comme un fou furieux avant de se tordre et laisser la place à des crampes douloureuses. Je gardais toujours quelques barres de céréales dans un des tiroirs de mon bureau et étais sur le point d’en dévorer plusieurs d’affilée mais j’avais besoin de quelque chose de plus… consistant. Je me levais en soupirant, ouvris le frigo et en sortis la boîte d’œufs. Je n’avais pas cuisiné depuis des lustres. En fait, depuis que j’avais aménagé ici et il me fallut un bon moment avant de trouver une poêle. Je battis les œufs en omelette, y ajouta de la crème fraîche, du tofu et du fromage. Affamée, je l’engloutis à même la poêle, manquant de me brûler à plusieurs reprises. Mais cela n’avait aucune importance, la sensation de plaisir et de satiété que j’éprouvais à manger étaient si intenses que si je n’avais pas été totalement repue, je me serais préparé une nouvelle omelette uniquement par plaisir.

 

M’installant de nouveau devant mon ordinateur, je relus les dernières lignes du texte de la veille, essayant de retrouver le fil conducteur qui m’avait animé. Les jours précédents m’avaient appris que je pouvais me retourner les méninges dans tous les sens, jamais je ne parviendrais à faire émerger de mon cerveau conscient ce qui faisait vivre ce texte. Une nouvelle routine était venue s’ajouter aux autres : la préparation à cet état de somnolence qui me permettait d’être productive. Dans un geste mesuré, j’attrapais la bouteille de whisky et m’en servis une large rasade. Et puis encore une autre…

 

Quelque chose me fit ouvrir les yeux. Une pensée. Une pensée si rapide et si intense qu’elle m’avait fait l’effet d’un élastique claquant contre ma nuque. Rapidement, je me redressais et levais les yeux vers ma porte-fenêtre. Il était là. Mon visiteur nocturne. Celui qu’inconsciemment j’attendais. Mécaniquement, j’ouvris la porte-fenêtre et le laissais entrer dans le salon. Tranquillement, il s’installa dans le vieux canapé Chesterfield qui trônait près de la cheminée et m’adressa un sourire chaleureux.

 

- Je suis heureux que tu ais enfin daigner te nourrir convenablement. Tu bois moins aussi depuis quelques temps. Cela se voit et c’est important. Ton ivresse est quelque chose de très gênant dans nos rapports, elle a, comment dire… tendance à perturber ma capacité à communiquer directement avec toi. Mais dans un même temps, je dois reconnaître qu’elle nous a permis de rendre notre collaboration plus fructueuse qu’attendu.

 

- Vous n’êtes pas un rêve…

 

L’homme éclata de rire.

 

- Certes, non.

 

Je me sentais bien. L’alcool que j’avais ingurgité me réchauffait les joues mais j’étais parfaitement consciente même s’il me semblait ne pas être totalement maîtresse de ma personne.

 

- Qui êtes-vous ?

 

- Hmmm… Encore une fois, nous discuterons de cela plus tard.

 

Sa voix était aussi suave et sucrée qu’une coulée de miel, résonnant dans l’arrière de mon crâne comme si elle m’avait pénétrée par tous les pores de la peau. Il était évident que nous en reparlerions plus tard. De toutes façons, cela n’avait plus d’importance.

 

- Abigail. Viens t’asseoir près de moi.

 

Sans la moindre hésitation, je me dirigeais vers lui et m’asseyais à ses pieds, la tête posée contre sa jambe, comme si cette position me semblait naturelle. Sa main se posa sur mes cheveux tandis qu’il me caressait la tête comme on le ferait avec un jeune enfant. Ou avec un chien.

 

- Là, c’est bien… Tu vois que tu te sens mieux lorsque tu bois moins… Je t’avais promis que la douleur s’estomperait si tu me laissais faire.

- Oui…, murmurais-je d’une voix faible.

 

Doucement, il vint me rejoindre sur le tapis. Sa main avait quitté ma chevelure pour se loger derrière ma nuque et écarter mes cheveux. Ses lèvres, pourtant glacées, me brûlèrent tandis qu’elles se posaient dans mon cou. Un feu liquide déferla dans mes veines, envahissant entièrement mon corps. Mon dos s’enfonça dans la laine moelleuse du tapis. Ce n’est qu’à ce moment là que je compris que j’étais allongée sur le sol et que son corps glacé était plaqué contre le mien. Contre toute attente, son poids me rassurait. Ses lèvres suivirent la courbure de ma mâchoire. Je pouvais sentir la pointe de ses dents me chatouiller la peau. Ses mains parcouraient mon corps juste revêtu de ma tenue traditionnelle de travail : une brassière et un boxer. Je connaissais déjà ses sensations. Il me les avait déjà offertes. A chacun de ses passages. Avec lenteur, il se glissa entre mes jambes, les relevant le long de ses hanches. Ses lèvres, de plus en plus voraces, incendiaient chaque millimètre de peau qui courait sous elles. Il me posséda d’un coup de rein et je laissais échapper un râle de plaisir quand ses dents percèrent ma peau et qu’il se mit à m’aspirer en haletant. Le feu qui coulait dans mes veines explosa d’un coup, envahissant tout mon corps comme si je n’étais plus qu’une coulée de lave. Sous ses assauts, je luttais pour que l’extase ne me fasse pas perdre conscience. Pas cette fois. Alors que le plaisir montait par vagues successives, le plafond se mit à tourner et je me sentis partir. Lentement, je m’enfonçais dans un cocon voluptueux et obscur sans pouvoir rien y faire. Et je ne voulais rien y faire.

 

* * * * *

 

Combien chances y avait-il pour que, noyée dans la détresse et l’alcool, je puisse entamer puis finir un roman en tout juste six mois ? Combien chances y avait-il pour que je me mette à moins boire et à mieux me nourrir ? Combien de chances y avait-il pour qu’une végétarienne convaincue se mette à dévorer de la viande saignante quotidiennement ? Je regardais les cimes des arbres alourdies par la neige. Aucune…

 

J’avais fini mon roman et n’avais plus touché une seule goutte d’alcool depuis. Alors avaient cessé successivement l’écriture automatique, les rêves ainsi que l’asthénie qui m’anéantissait un peu plus chaque jour tandis que je me demandais dans quelles eaux de folie j’étais entrain de sombrer. Il y avait tout de même une petite phrase qui revenait sans cesse depuis quelques semaines, comme une ritournelle. La douleur cessera quand tu renaîtras. Cette phrase surgissait n’importe quand alors que je pouvais être sous la douche ou bien entrain de faire les courses. La douleur cessera quand tu renaîtras

 

Le sentiment de culpabilité qui me submergeait habituellement dès le lever semblait s’être légèrement amendé, me laissant un peu plus de liberté. Enfin, il pouvait m’arriver de penser à autre chose qu’à la douleur elle-même. Même si l’absence, elle, était plus présente que jamais de ce fait.

 

Stephen m’avait appelé dans la journée. La sortie de mon nouveau livre était prévue pour ce soir, à minuit. Certains magasins spécialisés avaient même décidé d’ouvrir pour cette occasion. Tout cela me dépassait. Les gens n’ont donc rien d’autre à faire un 31 décembre que de faire la queue devant la façade d’un magasin et attendre son ouverture pour acheter un simple bouquin ? Le monde marchait sur la tête…

 

J’attrapais le tisonnier et attisais lentement le feu avant d’y mettre une nouvelle bûche. Ma maison d’édition avait prévu une réception pour le réveillon mais je ne me sentais pas le cœur à y aller. Il était à peine 22 heures et ma soirée se réduirait à un plateau de blinis au foie gras, au tarama et au fromage et à une demi bouteille de champagne. Même si je n’avais pas la moindre envie de mettre le nez dehors, j’avais tout de même fait l’effort de prendre une douche, tenté un semblant de coiffure et enfilé une longue robe d’intérieur en jersey gris perle. J’avais toujours l’impression de me sentir habillée dans cette robe et cela convenait parfaitement pour ma soirée en tête-à-tête avec moi-même. Me levant pour aller chercher le verre que j’avais oublié, j’en profitais pour allumer la télé et mettre le DVD que je venais de m’offrir.

 

Un léger courant d’air fit danser le bas de ma robe tandis que je me retournais. Livide, je regardais avec effroi l’inconnu qui venait de pénétrer dans mon salon et qui s’était tranquillement installer dans mon canapé Chesterfield. La gorge nouée, j’émis avec difficulté un qui êtes vous pitoyable.

 

- Oh Abigail… Si tu savais le nombre de fois que tu m’as posé cette question…

 

Avec une rapidité déconcertante, Joachim se leva et ouvrit grandement la porte-fenêtre avant de revenir s’asseoir, laissant entrer une goulée d’air qui fit vaciller les flammes de la cheminée.

 

- Un changement d’atmosphère s’impose, mon cœur. Ta peur est tellement consistante que je peux en goûter la saveur sur le bout de ma langue. Puisque tu es dans la cuisine, pourquoi n’apporterais-tu pas un second verre ? Cela fait des lustres que je n’ai pas bu de champagne…

 

Une pensée que je savais étrangère vint claquer au fond de mon crâne provoquant une nausée sans précédent au point que je régurgitais instantanément dans l’évier les deux toasts que je venais d’avaler. Dans le même temps, des images - des souvenirs plutôt - se déversèrent en moi comme si mon inconscient n’attendait que ce moment pour les relâcher. Puis soudainement, je revis les visites de Joachim, flashes après flashes.

 

Je revoyais cet étranger venir à ma rencontre, me parler de ma vie misérable, d’une promesse de renouveau. Je le voyais tout près de moi tandis que, assise dernière mon ordinateur, je couchais ses mots noir sur blanc pour en faire mon dernier roman. Le feu me monta aux joues. Un nouveau flash me le fit voir bouger entre mes cuisses, ses lèvres contre mon cou. Je sentais son haleine fraîche et son odeur musquée alors qu’il enfonçait ses crocs dans ma chair tandis que je feulais de plaisir. Il enfonçait ses crocs dans ma chair

 

- Joachim… murmurais-je, dépitée.

 

- Pour te servir, mon amour…

 

Sa voix était aussi suave que dans mon souvenir mais la peur que je ressentais annihilait l’effet hypnotique qu’elle était sensée provoquer.

 

- Tu n’as pas à avoir peur de moi. Je suis juste venu te chercher. Il est temps…

 

- Tu… tu n’existes pas… C’est impossible… Tu es un mythe, une légende, un…

 

- Oui, oui… Bien sûr… Pourtant tu devrais en être heureuse. Tu écris sur mon espèce depuis quoi, une dizaine d’années ? Et depuis quelques temps, le nombre de publications et de films nous concernant est en constante augmentation. Vous nous aimez. Vous nous désirez. Il est temps que nous vous rendions la pareille.

 

- C’est une plaisanterie, pensais-je à haute voix. C’est encore une plaisanterie douteuse de Stephen pour me faire sortir de mon trou… Il m’a déjà fait ce genre de…

 

Joachim se leva et se dirigea lentement vers moi mais s’arrêta net lorsque je reculais vivement afin de maintenir une certaine distance entre lui et moi. Il ne parut pas s’en offusquer pour autant.

 

- Plaisanterie ? Je sais. Je te connais par cœur, ma belle. Mais là, je peux t’assurer que ce n’est pas le cas. Allez. Dis-le. Dis ce que je suis, susurra t’il tandis que ses canines s’allongeaient interminablement et dépassaient maintenant largement de ses lèvres.

 

- Un vampire…

 


 

THE END OF THE BEGINNING…

 

Un hurlement muet s’échappa de ma gorge. A peine avais-je ouvert la bouche qu’une substance sablonneuse s’y engouffra, m’étouffant presque. De la terre. La panique me fit monter les larmes aux yeux et pourtant je ne les sentais pas couler. Pas vraiment. A leur place, un épais liquide peinait à se frayer un chemin dans les canaux lacrymaux. Crachant et suffoquant, j’essayais de me mouvoir mais m’aperçus rapidement que j’étais totalement bloquée. Hystérique, je me mis à racler la terre qui s’effritait au-dessus de moi au point de m’en arracher les ongles. Creusant frénétiquement avec les mains alors que je forçais mes poumons à inspirer, je traversais enfin ma prison meuble tandis qu’une nouvelle vague de débris me tombait sur le visage.

 

Avec une violence inouïe, je m’extirpais maladroitement du sol. Un nouveau hurlement de terreur, tout à fait audible celui-là, m’échappa tandis que deux mains solides m’attrapèrent sous les aisselles et me hissèrent vers le haut comme si je ne pesais rien. A peine étais-je sur mes deux pieds qu’un souffle frais frappa mon visage. Instinctivement, j’essuyais mes yeux encombrés de terre poisseuse. Du sang. Je tâtais rapidement mon visage à la recherche d’une blessure éventuelle quand on m’attrapa les mains.

 

- Joachim…

 

- N’aie pas peur, mon amour. Ces larmes seront les dernières, je te le promets. Cette épreuve était nécessaire. Une naissance, quelle qu’elle soit, commence toujours par un cri. Je vais m’occuper de toi maintenant.

 

Je laissais glisser mes mains le long de mon cou. Pas de pouls. Je les posais sur mon cœur. Aucun battement ne fit tressaillir ma poitrine. Je les fis descendre vers mon ventre, l’oppression qui s’y était installée plusieurs mois auparavant avait complètement disparue.

 

- Mon amour, je t’avais promis que la douleur disparaîtrait lorsque tu renaîtrais.

 

Mes mains remontèrent vers mon estomac où une autre forme de gêne commençait à s’installer.

 

- Je crois que j’ai faim.

 

A peine avais-je associé mon indisposition à la nourriture que je sentis mes canines s’allonger interminablement. Sans dire un mot, Joachim déboutonna puis remonta la manche de sa chemise avant de me tendre son poignet que je saisis avec avidité. Sans plus réfléchir, je plongeais mes crocs dans la chair froide de mon amant et aspirais voracement le sang qui jaillissait de la plaie. L’autre main de Joachim se posa sur ma nuque, m’encourageant à me nourrir.

 

- Prends des forces, mon cœur. En cette nouvelle année, un grand dessein est sur le point de s’achever.

 

Repue, je lâchais son poignet et m’affaissais contre lui. Joachim passa ses bras sous mes genoux et me décolla du sol. Malgré la nuit avancée, je reconnus immédiatement le sentier qui menait au chalet. J’avais la tête pleine de souvenirs hétéroclites fractionnés tandis que des flashes de lumière m’aveuglaient régulièrement.

 

- Ne fixe pas la Lune plus de quelques secondes. Tes rétines sont devenues hypersensibles et elles sont entrain de s’adapter à ta nouvelle nature. De plus, tu risques de violents maux de tête.

 

D’un coup de pied, Joachim ouvrit la porte du chalet et se dirigea directement vers la salle de bains. Il m’ôta mes vêtements avant de me plonger dans la baignoire remplie d’une eau tiède et parfumée.

 

- Ferme les yeux…

 

Je sentis l’éponge gorgée d’eau glisser le long de mes épaules puis de mes bras avant de remonter vers mon cou pour redescendre le long de mon dos. Joachim prenait un soin tout particulier à me laver avec des gestes lents et réguliers.

 

- Comment te sens-tu ?

 

Je fronçais les sourcils. Je n’avais pas la moindre réponse à cette question.

 

- Je ne sais pas…

 

- Pour ta première nuit d’existence, je t’ai concocté un programme digne d’une reine. Sais-tu que ton livre a battu tous les records de vente ? Les humains se le sont littéralement arraché… Avec un tel succès, il était tout à fait normal que tu acceptes de faire un petit passage au journal télévisé de 20 heures, tu ne crois pas ? Tu te souviens de ce que j’attends de toi, n’est ce pas ?

 

Je hochais lentement la tête.

 

- Oui…

 

- Tu es merveilleuse ambassadrice…

 

Joachim se dévêtit à son tour se glissa derrière moi.

 

* * * * *

 

La main de Joachim enserrait la mienne. Ou plutôt c’était ma main qui refusait de le lâcher.

 

- Tout se passera bien mon amour. Je resterais sur le plateau, tout prêt de toi, susurra t’il portant mes doigts à ses lèvres.

 

Nerveusement, je lissais pour l'énième fois la robe empire d’un noir profond que Joachim m’avait offert à la sortie de notre bain. Je le revoyais m’habiller avec une netteté effarante me rappelant chaque geste, de chaque caresse tandis qu’il nouait un ruban ou bien glissait un sautoir autour de mon cou. J’écoutais avec avidité sa voix tandis que la maquilleuse, une femme d’une bonne cinquantaine d’années, s’affairait sur mon visage à grands renforts de poudre et de fards.

 

- Vous êtes d’une pâleur… Beaucoup de femmes se damneraient pour avoir un teint de porcelaine comme le vôtre.

 

- Oui, elle est splendide, renchérit Joachim.

 

Alors que la maquilleuse faisait une dernière retouche à ma coiffure, un homme munit d’une oreillette et d’un micro s’approcha.

 

- Venez, c’est à vous…

 

Joachim lâcha ma main et je me levais silencieusement avant de suivre le technicien jusqu’au plateau de télévision. Installée juste en face du journaliste, je l’écoutais débiter son laïus, commentant le reportage réalisé sur la vente de mon livre qui venait d’être diffusé et mon passage sur leur chaîne télévisée.

 

- Mademoiselle d’Arby. Je vous remercie avant tout d’avoir accepté notre invitation et d’être avec nous sur ce plateau pour ce premier 20 heures de l’année. Votre présence est d’autant plus appréciable que vous évitez généralement les plateaux de télévision. Il y a dix ans, vous publiiez votre premier livre Rouge Hémoglobine, qui a relancé un genre de fantasy un peu tombé en désuétude. Depuis, vous avez publié environ un livre par an relatant les aventures d’humains et de vampires à travers le monde. Vos lecteurs se sont habitués à vos héros, à votre style. Aujourd’hui, vous sortez l’Annonciation dans lequel vous revenez sur la révélation des vampires dans notre monde. Pourquoi ce retour en arrière ?

 

Je jetais un œil en direction des coulisses où se trouvait Joachim. Il me rassura d’un hochement de tête. Je savais alors ce que j’avais à faire.

 

- Je n’appellerai pas cela un retour en arrière mais un retour aux sources. Après avoir écrit autant de livres sur les hypothétiques relations entre humains et vampires, j’avais envie de me pencher sur l’instant T où les vampires se dévoilent au monde. Nous sommes nombreux à avoir écrit de la fantasy vampirique, mais personne ne s’est jamais vraiment intéressé à cette phase ultime où les vampires annoncent leur existence à l’humanité. J’avais besoin de le faire.

 

- Votre héroïne, une jeune femme meurtrie par la vie et aux tendances suicidaires après la mort de son fils, vivra une véritable descente aux enfers avant de mourir de la main de son amant vampire. On ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec le drame qui vous a touché il y a quelques mois avec la mort de votre propre fils. Peut-on dire que l’Annonciation a été pour vous un livre-thérapie ?

 

- Non, il s’agit davantage d’un livre-testament.

 

- Un livre-testament  ?

 

- Ou une sortie de mises à jour… Si vous préférez. Dans ce livre, les vampires exposent à l’héroïne leur mode de vie clandestin, à quel point il leur pèse et leur souhait de faire partie intégrante de notre société qui, cela dit, réduit chaque jour davantage leur territoire et leur chance de survie. Ils racontent leur peur de la science qui se rapproche petit à petit de la vérité et de leur crainte d’une nouvelle chasse aux sorcières. Dans ce livre, des secrets sont dévoilés et des faits se voient avérés.

 

- Vous parlez de ces secrets et de ces faits avec une telle fougue qu’on a presque envie d’y croire. D’ailleurs de plus en plus de personnes s’intéressent aux vampires. Des sites spécialisés et des blogs foisonnent sur Internet, certains clubs organisent même régulièrement des soirées spéciales vampires. Ajouté à tout cela, le battage médiatique fait autour de votre livre me rappelle le feuilleton radiophonique de La guerre des Mondes d'H.G. Wells, qui avait créé une véritable panique en son temps.

 

- C’est vrai. A une différence près toutefois…

 

Je tendis la main vers les coulisses, invitant Joachim à venir me rejoindre sur le plateau. Il se glissa derrière moi, un bras passé autour de ma taille, sous le regard ahuri du journaliste. Autour de nous, toute activité avait cessé et tous les regards étaient braqués sur nous. Doucement, je penchais la tête sur le coté, alors que Joachim posait ses lèvres sur mon cou en de multiples baisers aussi légers que des ailes de papillon. Enfin, ses crocs percèrent ma peau et un bruit de suçon envahit le plateau silencieux. Un mince filet de sang glissa le long de ma clavicule. Lentement, je l’essuyais puis portais mon doigt à la bouche dans un soupir extatique, dévoilant des canines exagérément longues.

 

- Nous existons….

 

Kara Loris, 2010, texte protégé (SACD)

 

Par Kara LORIS - Publié dans : NOUVELLES
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